Mon père avait d'autant plus suscité mon intérêt car il s'était donné la peine de créer une galerie de personnages édulcorés. Ces derniers paraissaient tellement réels que parfois, dans le feu de l'action, j'oubliais que ce n'était que les doigts de mon père qui les animaient et je leur parlait comme à des humains. Ils étaient mes amis et je me réjouissais à l'idée de les retrouver chaque soir. Il y avait une girafe, deux chiens et un lapin. Cela devait être à peu près tous les animaux que mon père pouvait mimer. La girafe, dont le nom ne me revient pas, était toujours la première que mon père faisait apparaître. Elle me disait bonsoir et me demandait ce que j'avais fait dans la journée. C'était sans doute aussi une façon pour mon père de connaître ce que j'avais fait pendant la journée, pensant que je me confierais plus facilement à mes amies les ombres plutôt qu'à mes propres parents. Quoiqu'il en soit après la girafe, j'avais le choix, je pouvais lui demander d'appeler n'importe quel autre personnage. Mon préféré était Dingo, le chien fou. Il me faisait vraiment rire. Il aboyait, il gesticulait dans tous les sens et ne faisait que des bêtises. Pour moi qui n'avait pas de chien, j'avais toujours rêvé d'avoir un chien comme lui. Bien que Dingo n'était qu'une ombre noir, je l'imaginais toujours tacheté car j'adorais les dalmatiens. En racontant cela, une vague de nostalgie m’envahis. Aujourd'hui j'ai bien grandis mais ces moments privilégiés me manquent parfois. De plus j'ai conscience que certains enfants auraient peur de ces ombres dansantes. Cela a quelque chose de macabre. Mon père lui-même était étonné de voir que je me réjouissais à l'idée de retrouver ces petits personnages chaque soir : il savait à quelle point je pouvais être trouillarde.
Là où de jeunes parents racontent des histoires pour endormir leurs enfants, mon père me faisait des spectacles d'ombres chinoises.
Néanmoins, il me fallait attendre l'heure du couché et le temps me paraissait toujours incroyablement long.
Puisque les ombres me fascinaient beaucoup, ma mère m'avait prêtée une lampe torche et, après avoir plongée ma chambre dans la pénombre en fermant mes volets, je passais des heures à m'amuser en prétendant me perdre dans ma chambre. Dans ce décor à la fois connu et inconnu, je détaillais les ombres créées par mes peluches et mes jouets. Suivant l'angle, j'avais constaté que les formes changeaient. Elles s'allongeaient, parfois elles déformaient les traits de mes camarades de jeux. C'était très divertissant et je ne m'en lassais jamais. L'imagination d'un enfant est une mine d'or dit-on. La mienne semblait être alimentée par une fontaine infinie. J'étais une enfant créative et totalement infatigable. Si bien que même la nuit, mon cerveau continuait de fonctionner à toute vitesse et cela m'empêcher bien souvent de dormir. Les histoires et les personnages s'agitaient dans ma tête et aucun ne semblait vouloir me laisser en paix. En avais-je seulement envie?
Quoiqu'il en soit, je n'arrivais pas à trouver le sommeil cette nuit-là. Mon père m'avait fait le show des ombres chinoises comme à l'accoutumé mais je n'étais pas rassasiée. Après m'être tournée 34 fois dans mon lit, j'ai décidé de me relever. J'étais trop petite pour me préoccuper de l'heure qu'il était en pleine nuit, mes parents n'avaient donc pas installé de réveil dans ma chambre. Mes volets et ma porte étaient fermés, j'étais dans le noir complet. A tâtons je me suis dirigée vers la lumière. Je l'ai allumée. Tout était calme, pas même un bruit au dehors ne venait perturber la tranquillité de la nuit. Tous mes jouets, peluches et poupées étaient comme au repos, rangés à leurs places respectives. Vraisemblablement il n'y avait que moi qui ne dormait pas.
Je me suis donc emparée de la grosse lampe de torche, puis j'ai éteins de nouveau la lumière. J'ai actionné le bouton "ON". La lumière électrique a jaillit et avec elle, mon imagination. Je me suis avancée vers le mur du fond, puis j'ai commencé à faire des cercles avec le faisceau lumineux, me racontant une histoire. Cette nuit-là, ma créativité m'avait porté jusqu'en Égypte où je m'imaginais enfermée dans les couloirs étroits d'une pyramide. Guidée par ma lampe torche et mon instinct, je cherchais les plus grands trésors de l'Histoire.
De longues minutes de jeu plus tard, j'ai commencé à ressentir les effets de la fatigue. Cette dernière avait vite fait de me rattraper. Je me suis étirée avant de bâiller aux corneilles. Il était tard et il était finalement temps de dormir. Cette fois, mes batteries étaient à plat, j'avais tout donné et je pourrais dormir sereinement. Je me suis retournée pour rejoindre mon lit quand tout à coup mon sang se glaça. Je sentis mon cœur battre à toute allure dans ma poitrine et ma respiration se bloquer. Là, sur un pan de mur, juste à côté de mon lit se tenait une ombre. Elle était grande, elle devait faire au moins deux fois ma taille. Elle avait une forme très étrange, c'était un loup qui se tenait sur ses pattes arrières. Je reconnaissais ses deux petites oreilles pointues et un long museau qui frétillait. J'étais pétrifiée sur place, la gorge sèche et mes mains tremblantes, incapable de bouger. L'ombre, quant à elle, bougeait de sa propre volonté, restreinte par la faible superficie du mûr sur laquelle elle se trouvait. Cela ne pouvait nullement être ma propre ombre, la lampe était pointée devant moi et il n'y avait aucune autre entrée de lumière. L'ombre bougeait, reniflait autour d'elle, remuait les pattes devant elle, mais ne semblait pas me voir. Elle n'avait pas de creux au niveau des yeux, je n'avais donc aucun moyen de savoir ce qu'elle regardait. Je ne saurais pas dire combien de temps je suis restée plantée là, paralysée. La peur m'empêchait de crier, d'appeler à l'aide. Pourtant j'en mourrais d'envie.
Au bout d'un moment, j'ai trouvé le courage de faire un pas un avant. L'ombre a continuer de bouger sans me remarquer. Deux pas, trois pas, je me rapprochais dangereusement du mur ainsi que de l'étrange ombre. Ma présence semblait lui être totalement égale, il était évident qu'elle savait que j'étais là. J'étais à présent à quelques centimètres d'elle puis j'ai donné un violent coup de bras vers le mur, comme lorsqu'on cherche à faire fuir un animal craintif. Contre toute attente l'ombre s'est aussitôt volatilisée. Elle fût comme aspirée par un des angles du mur et celui-ci se retrouva comme nu. J'ai éteins la lampe torche puis je me suis précipitée vers la chambre de mes parents en pleurant.
Ma mère ouvrit un œil, sans comprendre mon agitation. Je pleurais, je parlais fort, elle n'apprécia pas du tout. J'ai tenté de lui expliquer ce que je venais de voir, mais mes phrases n'avaient guère plus de sens que les phrases d'un bébé qui dit ces premiers mots. "Ombre... Chambre.... Loup.....Lampe". Le premier réflexe de ma mère fût celui de regarder l'heure sur le réveil avant de soupirer.
" Tu as dû faire un cauchemar.." a-t-elle dit, agacée.
J'ai insisté. Je voulais absolument qu'elle vienne voir de ses propres yeux. La convaincre n'a pas été évident, mais ma mère avait une grande patience et se leva donc, même si c'était à contrecœur. On a traversé le couloir qui séparait nos deux chambres. Ma porte était grande ouverte. J'ai saisis la lampe torche comme je me serais emparée d'un bouclier, puis j'ai faite asseoir ma mère sur mon lit. Je continuais à lui expliquer, haletante comme si j'avais courus un marathon, lui montrant le pan de mur en question. Elle alluma la grande lumière avant de balayer du regard ce que je lui indiquais. Bien sur, rien n'est apparut.
" Elle était là, déclarais-je.
- Il n'y a rien... répondit-elle.
- Attends, ça va pas marcher comme ça, il faut allumer la lampe torche"
Je me suis donc exécutée. Une fois la chambre plongée de nouveau dans la pénombre, j'ai rallumé ma lampe torche et je l'ai brandis devant moi, en direction du mur, aveuglant un peu ma mère au passage. Au début rien ne s'est passé. Pas d'ombre, pas de créature mi-humaine mi-loup. Ma mère se pencha pour regarder car, de là où elle était assise, elle ne voyait qu'à peine le mur. C'est alors que un museau est apparu à l'endroit exact où l'ombre avait disparue quelques minutes plutôt. J'ai murmuré à ma mère :
" Regarde là... regarde"
Ma mère a regardé mais n'a rien vue. Ou plutôt, je ne lui ai pas laissé le temps de bien voir. Je n'avais pas du tout envie de revoir cette ombre en entier, j'ai donc refais le même mouvement pour chasser l'ombre. Cette dernière a de nouveau disparue pour ne plus jamais réapparaître.
Aujourd'hui encore, je me questionne sur ce que j'ai vu cette nuit-là. Avais-je rêvé? Je ne pense pas non. Je n'étais pas le genre de petite fille qui souhaitait se faire peur intentionnellement. C'était même tout le contraire. De plus, j'étais aller réveiller ma mère et, même si elle n'avait sans doute rien vu, elle s'est souvenu suffisamment longtemps du fait qu'elle avait été réveillée brutalement par sa fille car cette dernière avait vu une sois disant ombre inquiétante sur les murs de sa chambre.
A l'école, on me " tu as fais un cauchemar" ou bien "c'était un arbre agité par le vent au dehors." J'avais rejeté ces hypothèses ridicules en disant que j'étais certaine que la fenêtre était fermée depuis de nombreuses heures et qu'aucune de mes peluches ou jouets n'auraient pu créer une ombre aussi imposante. Et puis, comment aurait-elle bien pu bouger si c'était une peluche?
A force d'en parler, je savais que je me décrédibilisais, aussi ai-je cessé de la raconter. Personne ne me prenait au sérieux de toute façon.
Avec l'âge, j'ai appris à appréhender mes peurs de petite fille et mes angoisses m'ont aujourd’hui quittées. Plus rien n'est jamais réapparut sur ce pan de mûr solitaire donnant encore moins de poids à mon histoire. Je ne saurais dire si, suite à cet évènement, mon père a continuer à me faire des ombres chinoises. Peut-être que ma mère l'avait convaincu d'arrêter afin que je puisse dormir sereinement. Néanmoins, pour moi, c'est une certitude. A force d'avoir joué avec les ombres et de faire appel à des personnages loufoques, nous avions inconsciemment réveillé quelque chose. Quelque chose qui s'était simplement manifesté en ma présence et qui avait souhaité s'inviter à nos histoires du soir.
(écrit par Makana)